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Bicentenaire de la Banque de France*
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Alain Weil, le 17/09/2005

*Article paru dans la revue Numismatique & Change de Mars 2000

C'est avec la discrétion d'une grande dame que la Banque de France célèbre, en l'an 2000, son bicentenaire. En effet, sur le plan public, une seule manifestation va marquer la naissance de notre banque centrale, c'est l'importante exposition sobrement intitulée " L'art du billet " qui se tient d'avril à juin, non point au siège de la banque mais au célèbre musée historique de la ville de Paris, le Musée Carnavalet.

On doit au Premier Consul Bonaparte la création le 18 janvier 1800 (28 nivôse an VIII) de la Banque de France pour favoriser une reprise économique du pays ruiné par la Révolution intérieure et les guerres extérieures. A cette époque, le souvenir était encore cuisant de la banqueroute de l'État lorsque fut décidé en février 1796 (le 30 pluviôse an 4) le grand autodafé des planches à assignats,mesure qui s'imposait pour le moins quand on songe que le prix de revient de la fabrication d'un assignat dépassait alors la valeur libératoire qu'il était censé apporter dans la circulation monétaire !

A sa création, la Banque de France est un établissement parisien qui va ouvrir peu à peu des comptoirs, puis des succursales en province et qui ne dispose d'aucun privilège d'émission des billets. Il faudra attendre presque un demi-siècle, et plus précisément le 16 mars 1848, pour que ce privilège lui soit concédé à l'échelon national : ce fut la conséquence de l'affolement dû à la chute de Louis-Philippe et au remboursement de plus de la moitié de l'encaisse (80 millions sur 140) entre le 26 février et le 15 mars !

L'évolution esthétique et typologique des billets de la banque est bien évidemment liée à l'évolution statutaire de l'établissement et à l'accroissement de ses émissions fiduciaires. C'est ce que montre l'exposition qui, étant destinée à un large public, aborde tous les aspects du billet : historique, technique, esthétique, typologique...

La première salle, consacrée à la naissance du papier-monnaie français, du billet de monoye aux assignats et aux toutes premières émissions de la Banque de France, présente des coupures rarissimes n'existant pratiquement pas dans les collections privées
et qui sont des valeurs faciales très élevées, imprimées en monochrome noir, dont le fameux exemplaire unique du " 1000 francs Germinal " daté du 17 avril 1805 (27 germinal an XIII). Ces impressions noires vont perdurer jusqu'en 1862, date à laquelle apparaît le monochrome bleu : l'entrée en jeu de la couleur est saluée dans la deuxième salle avec les billets bleus, puis les billets bicolores à partir de 1814.
On notera avec intérêt que ce premier bouleversement technique de la couleur est accompagné d'une autre innovation qui consiste à différencier les vignettes du recto et du verso, alors qu'elles étaient auparavant imprimées à l'identique.
Quant à la quadrichromie, elle n'apparaît que vers 1900. Bien que le premier billet véritablement conçu et réalisé en quadrichromie soit le 5 000 francs dessiné par François Flameng en 1898, imprimé en 1918... et mis en circulation en 1938, on s'accorde aussi à citer souvent comme précurseur de la polychromie le fameux 100 francs, type 1906, du peintre Luc Olivier Merson. Malgré un accueil catastrophique et une avalanche de critiques mordantes et ironiques, ce billet imprimé en 1907 et mis en circulation en 1910, connut une éblouissante carrière de trente ans, la dernière impression de cette coupure portant la date du 30 juin 1937.

Dans une troisième étape, le visiteur est invité à s'initier aux mystères du papier fiduciaire et des filigranes. La qualité du papier a toujours été un élément essentiel du billet, tant pour sa durée de vie que pour sa faculté de résistance à la contrefaçon. Après s'être d'abord fournie auprès de papeteries privées, la Banque de France crée en 1878 sa propre papeterie en Seine-et-Marne, puis en 1916 à Vic-le-Comte où l'on fabrique toujours les fameux " papiers fiduciaires ".

Un des premiers éléments de sécurité de ces papiers a été, et reste encore aujourd'hui, le filigrane : cette image qui n'apparaît que par transvision et qui est, en quelque sorte, intégrée dans la feuille à imprimer. Créés à partir de modèles en cire, de nombreux exemples de ces beaux filigranes sont présents à l'exposition, ainsi que divers instruments comme des matrices ou contre-matrices concourant à la réalisation du billet.

Le visiteur est ensuite convié à comprendre et admirer les traits essentiels de ce que l'on peut appeler l'école française du billet de banque. A l'opposé des conceptions anglo-saxonnes et surtout américaines qui privilégient la répétition dans la conception des coupures au fil des années (songeons aux dollars dont les différentes valeurs faciales ont même couleur, même format, même esprit graphique), la Banque de France a, pour le plaisir des usagers (et des collectionneurs !) mais aussi pour leur sécurité, choisi la diversité qui prend particulièrement son ampleur à l'aube du XXe siècle. Dès lors, les billets sont conçus par des artistes de renom (Flameng, Merson, Poughéon, Clément-Serveau, Jonas, etc...) sur des maquettes de plus en plus élaborées aboutissant à de véritables petits tableaux qui seront ensuite repris par des graveurs de haut niveau technique et de grand talent

Cette gravure peut être exécutée sur bois ou sur métal. Dans le premier cas, la technique dite du " bois debout " utilise des blocs de buis (essence très dure) dont les parties épargnées par l'outil du graveur (donc en relief) seront encrées et serviront à imprimer les billets.
Mais on peut aussi graver " en taille douce " une plaque de métal, généralement du cuivre, à l'aide d'instruments appropriés : burin, échoppes, onglettes, etc... qui créent des traits et des lignes en creux ; la plaque gravée est alors encrée, puis essuyée pour ne laisser de l'encre que dans les parties en creux. Ce sont ces dernières qui, lors de l'impression sous forte pression, assureront le transfert de l'encre sur le papier. Bien que très ancienne, cette technique de gravure en taille douce n'a été retenue par la Banque de France qu'à partir de 1934 ; elle laisse une sensation d'encrage " en relief " du plus bel effet et elle est encore utilisée de nos jours.

Bien que très ancienne, cette technique de gravure en taille douce n'a été retenue par la Banque de France qu'à partir de 1934 ; elle laisse une sensation d'encrage " en relief " du plus bel effet et elle est encore utilisée de nos jours.

Quant au choix des sujets retenus pour illustrer les coupures, il est dicté aux artistes par les instances de la Banque qui ont souvent choisi des thèmes patriotiques (la paix, la victoire, l'empire français) ou à connotation économique, comme les métiers traditionnels français (" Berger " du 5 francs 1943, " Mineur " du 10 francs 1941, " Jeune paysan " du 100 francs 1945), sans oublier, bien sûr, les grands hommes de l'histoire, des sciences ou des arts : Bayard, Jacques Coeur, Descartes, Colbert, Chateaubriand pour la première moitié du siècle et Richelieu, Victor Hugo, Henri IV, Bonaparte, Pasteur, Molière, Racine, Corneille, Pascal, Berlioz, Debussy... pour la seconde moitié.

L'exposition finit enfin par un " voyage au centre de la sécurité ", qui rappelle qu'avant tout, la confiance dans le billet repose, hier comme aujourd'hui, sur la certitude de son caractère difficilement imitable.

Certes, le faux billet est quasiment né avec l'apparition du premier billet (suivant ainsi l'exemple de son aîné, le numéraire métallique), mais la panoplie actuelle des signes sécuritaires est impressionnante. Une découverte interactive et récapitulative des huit signes présents sur les coupures en circulation vient conclure la visite. Il s'agit du filigrane, du fil métallique intégré dans le papier, de la bande métallisé discontinue, des motifs en impression taille douce, des motifs incolores brillants, des motifs à couleur changeante, des motifs en transvision et de l'utilisation des micro et minilettres.

Ces signes sont utiles s'ils sont utilisés, c'est-à-dire s'ils sont connus du public, mais ils ne constituent que la première ligne de défense contre les faussaires. La seconde ligne est celle des signes de sécurité à usage des professionnels qui, à la différence de ceux destinés au public, nécessitent l'utilisation d'un instrument ou d'un système de lecture : chacun de nous a déjà vu un guichetier de banque vérifier des billets sous lampe ultraviolette ou infrarouge. La troisième ligne de défense est celle des signes recognitifs secrets réservés à la Banque de France, et peut-être y a-t-il encore quelques autres lignes ultra secrètes... on peut rêver !

Mais ce qui nous a fait vraiment rêver tout au long de cette belle exposition quasi exhaustive sur le billet, c'est la manifestation du génie de la France, non seulement par la présence voulue et imprimée de nos grands hommes sur le papier, mais aussi par la haute technicité de fabrications astreintes au secret et enfin, par l'affirmation permanente, jusqu'à une époque encore toute proche, d'un rayonnement artistique qui justifie pleinement la simplicité du titre de l'exposition : " L'art du billet ".

D'une commémoration, l'autre...

Comme il n'est pas interdit au privé de rivaliser, toute révérence gardée, avec les institutions, l'idée m'était venue, il y a quelque temps, de convaincre un des plus grands collectionneurs français de billets d'offrir au public ses richesses réunies avec passion depuis plus d'un quart de siècle, au moment du bicentenaire. L'idée fit son chemin, et Monsieur François Delamare en accepta le principe. La collection qui va être vendue à l'Hôtel Drouot, le mardi 20 juin, par le ministère de Maîtres Delorme et Fraysse ne le cède en rien à la fameuse vente Marcel Tessier que j'ai eu l'honneur de présenter également à l'Hôtel Drouot en 1982 : moins importante par la quantité de billets, elle lui est nettement supérieure quand on se place sur le plan du nombre des raretés et sur celui de la structuration de l'ensemble. Si Marcel Tessier avait été un éminent précurseur de la billetophilie, sa collection perpétuait plutôt - comme je l'indiquais à l'époque dans la préface du catalogue - la tradition des grands " ramas " du XVIIIe siècle.

Rien de comparable avec la collection François Delamare, dont le, ou plutôt, les fils conducteurs furent dès le départ et de manière saisissante, très proches de ceux choisis par la Banque de France pour son exposition.

Tout d'abord, si l'exposition et la vente commémorent le bicentenaire, c'est bien de trois siècles de papier-monnaie français dont il s'agit chaque fois. La collection Delamare est très riche en raretés du XVIIIe siècle. Citons à titre d'exemple, un des six billets d'intérêt de billet de monoye connus, un rarissime billet de l'Estat, le surprenant projet d'assignat lyonnais en tricot de soie chinée connu à trois exemplaires, trois billets de la Caisse d'Escompte, un ensemble unique de 17 assignats vérificateurs accompagnés de leurs lettres d'envoi par le vérificateur en chef Deperey, des bons de confiance imprimés sur cartes à jouer, le seul exemplaire connu d'un projet de billet de cent livres hypothéqué et affecté uniquement sur les bois et forêts de la Nation ou enfin, une très rare réunion sur la Caisse Patriotique.

Pour le XIXe siècle, il sera d'abord proposé un riche choix de documents sur les innombrables caisses et banques privées du Directoire, du Consulat et du début de l'Empire (Banque Territoriale, Banque Agricole, Caisse Lafarge, Caisse de Crédit Commercial, diverses Caisses d'Échange (Paris, Caen, Rouen), Banques de Rouen, de Lyon, de Bordeaux, de Toulouse et du Havre...

L'histoire financière de cette période est très complexe et encore mal connue : les amateurs et les chercheurs pourront sûrement faire des trouvailles passionnantes dans les lots proposés, dans lesquels on notera encore un très rare billet au porteur de la Banque Territoriale et de non moins rares coupures de la Caisse d'Escompte et des Comptes Courants.
Vient enfin la Banque de France : sans pouvoir être comparée avec les archives de notre institut d'émission, la vente offrira un choix quasi inégalé d'épreuves officielles ou de billets émis. Notons deux billets émis du 200 francs type 1847, dont un dans un état exceptionnel, peut-être le plus beau connu en mains privées, une épreuve d'artiste du 100 francs type 1848, un des quatre exemplaires connus du 100 francs type 1862, et une épreuve inédite de la même coupure avec interversion des lignes " cent francs " et " Banque de France ", les 20, 25 et 50 francs de la période 1870, le seul spécimen connu du 100 francs bleu et rose type 1888 et deux épreuves du 1 000 francs Flameng dans sa version originale de 1897 (accompagnées accessoirement de deux superbes 5 000 francs Flameng 1918 !).


Enfin pour le XXe siècle, les amateurs se verront présenter un panorama classique des principales coupures avec quelques surprises de choix pour les années rares ou les qualités particulièrement difficiles à trouver, mais surtout d'exceptionnelles raretés dans les épreuves ou spécimens de types non adoptés et dans les dessins, projets et maquettes ayant concourus à la création des plus célèbres de nos billets émis.


Projet de billet "Henri II et Diane de Poitiers" par Clément Serveau

Là se trouve peut-être le coeur et l'extrême originalité de cette vente avec des pièces à faire vibrer d'émotion le plus blasé ou le plus endurci des collectionneurs ! Prenons quelques exemples dans le plus charmant des désordres : deux épreuves unifaces du mythique 500 francs Colbert 1943, un des plus beaux dessins originaux de Jonas pour le 1 000 francs Déméter de 1942, un extraordinaire dossier de plus de vingt épreuves pour le 1 000 francs Commerce et Industrie, un rarissime spécimen du 3 000 francs 1938, des aquarelles de Clément Serveau en faciale de 10 francs pour ce qui deviendra l'unique 300 francs français (non daté, mais de 1939), des spécimens et des épreuves du merveilleux Bonaparte de Clément Serveau encore (avec pour épicer le tout, des Bojarski par paires), un projet de 100 francs que la Banque de France avait commandé en 1913 à l'American Bank Note Company, des dizaines d'épreuves d'un projet baptisé par Monsieur Delamare, le " 500 francs au chou " et conçu vers 1925 par Beltrand et Friant, et un immense et magnifique dessin original de Luc Olivier Merson pour son célèbre 50 francs de 1927.


Epreuves du 500 F Colbert 1943

Pour un bicentenaire, deux événements seulement, mais de quelle taille ! Une exposition et une vente, chacun d'une importance qui ne se reverra probablement pas tout au long d'une génération ou même plus. Deux événements auxquels il est impensable qu'un véritable billetophile puisse se soustraire et qui donneront aux collectionneurs provinciaux l'occasion de venir se joindre par deux fois à leurs collègues parisiens pour pouvoir dire, avec eux, j'y étais !

Alain Weil

Crédit photographique :
Photos 1 à 6, courtoisie de la Banque de France, 7 à 12, collection François Delamare.

Article paru dans la revue Numismatique & Change de Mars 2000

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